Un Conte de Deux Cités

En octobre 2015, j’ai fait la connaissance de Saima Ashraf au marché du Bois l’Abbé. Enfant de cette cité, de l’école Anatole France et du collège Elsa Triolet, elle est aujourd’hui conseillère municipale et adjointe dans un borough (commune) du Grand Londres. Moi-même étant conseiller municipal à Champigny et ayant grandi à Londres, j’ai voulu apprendre plus sur ce voyage dans le sens inverse au mien, et sur son travail dans le borough de Barking and Dagenham, situé à l’est du Grand Londres sur la rive nord de la Tamise à 15 km de Westminster.

C’est ainsi que je suis arrivé lundi 4 juillet à la ‘Town Hall’ (la mairie) de Barking. Le borough de Barking and Dagenham (qui réunit depuis 1963 ces deux villes voisines) a une population de près de 200 000 personnes et une superficie de 36 km2 (Champigny a une population de 76 000 et une superficie de 11.3 km2). A sa naissance Barking était un village de pêcheurs. Plus tard le constructeur automobile Ford s’installe à Dagenham, et ira jusqu’à employer un maximum de 40 000 personnes. Aujourd’hui il ne produit plus sur ce site que ses moteurs diesels, avec seulement 4000 employés.

Saima Ashraf est arrivée dans cette ville il y a 12 ans avec ses trois enfants, parlant peu l’anglais. Son engagement dans la vie locale vient du souhait de rendre le soutien qu’elle a reçu à cette époque, et sans doute aussi de la tradition de sa famille qui s’implique beaucoup à Champigny. Elle s’est rapprochée du parti travailliste et a été élue, en 2010, conseillère municipale. Aujourd’hui elle est ‘Cabinet Member’ (l’équivalent d’adjointe chez-nous) pour “Community Leadership and Engagement”. La traduction pourrait être: Animation et Engagement avec la Communauté. Cette affectation résulte d’une nouvelle organisation favorisant une gestion transversale des dossiers. Auparavant, elle s’occupait du logement.

Councillor Ashraf m’a présenté à ses collègues et au Leader du Conseil, le Councillor Darren Rodwell, dont le rôle est l’équivalent du maire chez-nous. Ce borough de l’est londonien est l’un des plus défavorisés, notamment en ce qui concerne l’emploi et le revenu des familles. Les importantes économies décidées par le gouvernement britannique ces dernières années n’ont pas favorisé les boroughs les plus pauvres. Mais néanmoins, le fort développement de Londres, particulièrement à l’est, et la nécessité de remédier aux difficultés de logement des londoniens, ouvrent des perspectives pour le borough. Les prix à Barking sont moins élevés, des terrains sont disponibles, les transports sont bons. La municipalité de Barking and Dagenham, et le maire du Grand Londres (jusqu’à cette année Boris Johnson et maintenant Sadiq Khan) ont donc trouvé un intérêt commun à travailler ensemble, même quand ils ont été d’une couleur politique différente. La ville va construire 35 000 logements sur les vingt prochaines années.

Barking2

  • Nouveaux logements à Barking
  • Une nouvelle école. Pour faire face à la croissance de la population, il
    faut construire l’équivalent de deux écoles par an 
  • Et le lancement du projet permettant aux locataires d’acheter une
    partie de leurs logements, avec Councillor Ashraf à gauche

Barking avait beaucoup de logements sociaux, mais depuis 1980 une loi de Mme Thatcher contraint les municipalités à vendre ces logements aux locataires à un prix d’ami, sans qu’elles aient la possibilité de construire d’autres logements sociaux pour les remplacer. D’autres mesures récentes pénalisent l’occupation de logements devenus trop grands pour les familles, et imposent un loyer au prix du marché à des locataires dont les revenus dépassent un seuil très restrictif. Ceci a amené la municipalité à innover, proposant, d’une part, aux locataires d’acheter une partie (par exemple 30%) de leurs logements sociaux en maintenant un loyer intéressant sur la partie restante, et d’autre part faisant construire des logements locatifs, sous contrat privé, par une société liée à la municipalité. Les loyers sont bien en dessous du prix du marché et sont accessibles aux personnes qui ne pourraient pas acheter leur logement, mais qui ne remplissent pas les conditions pour obtenir un logement social classique.

Au-delà du logement, la ville poursuit plusieurs projets de développement, au bord de la Tamise, sur les anciens sites industriels et en centre-ville. Exemple de ses ambitions : elle cherche à attirer le marché aux poissons de Londres. Ce marché, qui a quitté la City de Londres en 1982 pourrait de nouveau déménager bientôt.

Barking3

  • La Tamise à Barking, une zone en friche à exploiter.
  • Le Riverside Centre, en bas à gauche, le début de la reconquête.
  • Le Roding, a droite, affluent de la Tamise, et un lieu convivial, le ‘Boat House’

La municipalité est donc décidée à saisir toutes les opportunités qui se présentent. Sa devise est: “One borough, one community, London’s growth opportunity”. Un borough, une communauté, l’opportunité de croissance de Londres. Pour faire progresser la ville, sans laisser personne derrière, la municipalité fait tout pour améliorer les résultats scolaires dans ses écoles. Contrairement à ce qui se fait en France, elle a la responsabilité de la gestion, y compris pédagogique, des écoles primaires et secondaires. Les résultats à Barking ne sont pas parmi les meilleurs de Londres, mais d’année en année ils s’améliorent, une fierté pour cette municipalité. Saima insiste sur la nécessité d’encourager chaque élève à se dépasser, ce qui semble lui avoir fait défaut pendant sa scolarité en France.

Le budget disponible pour les services du borough aura diminué des deux tiers entre 2010 et 2020. La municipalité réduit ses couts, mais également elle cherche à travailler avec les bénévoles pour assurer les actions, par exemple pour l’entretien des parcs. La ville continue à héberger des activités assurées par des associations, mais doit les aider à trouver d’autres financements. Pour réussir cette transition, le borough a besoin de la participation de sa population, et pour cela Councillor Ashraf est en première ligne. Elle rencontre les partenaires et le public pour comprendre les besoins et trouver des solutions avec eux. Pour faciliter ce nouveau départ, la municipalité cherche à rendre les habitants fiers de leur borough en célébrant l’histoire de la ville.

Barking5Autour de la Mairie :

  • Le chemin Bobby Moore, dédié à un héro de la coupe du Monde de 1966 
  • La répétition d’une pièce de Shakespeare « le Marchand de Venise » jouée en pleine air dès le lendemain. Councillor Ashraf y reste dans son rôle de maire adjointe en présentant les clés de la ville au marchand Shylock.

Barking reçoit aussi de nombreux événements artistiques et spectacles, particulièrement pendant l’été, et a pu attirer beaucoup d’artistes et créateurs dans les ateliers au rez de chaussée des nouveaux immeubles, puisque les quartiers plus près du centre de Londres sont maintenant inabordables.

J’ai beaucoup apprécié cette visite à Barking. Malgré de grandes incertitudes (ma visite suivait de quelques jours le vote de la Grand Bretagne pour quitter l’Union Européenne) la ville est déterminée à saisir toutes ses opportunités. Et là aussi il y a une ex-Campinoise, du Bois l’Abbé, qui y joue un rôle important.

Dernières nouvelles, avril 2019

Le prix d’innovation en politique 2018, catégorie « Community » a été accordé au projet « Every One Every Day » sous la direction de Saima Ashraf et de Darren Rodwell. Ce projet cherche à multiplier les partages entre résidants et familles dans le borough.

Voir le site de l’institut de l’innovation. en politique

Saima Ashraf a présenté ce projet à l’Assemblée Nationale à Paris le 17 avril 2019.